Syrie : “On va bombarder et après, on fait quoi ?”


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Publié le samedi 14 avril 2018

Catégorie : Actualité du monde

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Bien que les frappes ont finalement eu lieu, les réflexions de Marc Fromager publiées le 13 avril 2018 sur le site de l'Aide à l'Eglise en Détresse conservent toute leur pertinence.

Alors que les États-Unis et la France se disent prêtes à bombarder la Syrie pour répondre à une attaque chimique qu'ils imputent au gouvernement de Bachar el Assad, Marc Fromager, dans un interview à Valeurs Actuelles, appelle plutôt la France à participer à la reconstruction du pays.

Valeurs Actuelles : Les déclarations se multiplient pour une intervention occidentale en Syrie. Vous vous y opposez, pour quelles raisons ?

Marc Fromager : A vrai dire, on a du mal à voir pour quelles raisons on devrait bombarder la Syrie. Officiellement, l'objectif est de ne pas laisser impunie l'utilisation d'armes chimiques et de fait, si cela était avéré, ce serait un crime auquel la communauté internationale devrait trouver une réponse adéquate. Simplement, les questions qui surgissent à ce stade sont extrêmement nombreuses. Tout d'abord, l'argument de l'utilisation d'armes chimiques ou de destruction massive a été tellement employé ces dernières années pour des situations qui se sont avérées fausses ou dont les preuves n'ont toujours pas été fournies qu'une certaine suspicion a fini par apparaître.

Ensuite, on ne voit pas très bien pourquoi l'Etat syrien aurait autorisé l'emploi d'armes chimiques alors que la bataille de la Ghouta orientale était en passe d'être gagnée. Pourquoi compromettre les derniers réglages de l'accord d'évacuation des rebelles avec une décision qui ne pouvait qu'exposer la Syrie à une condamnation internationale ? Enfin, il est tout de même difficile d'évacuer le fait que depuis sept ans, ceux qui insistent si lourdement pour bombarder la Syrie (Etats-Unis, Grande-Bretagne et la France) ont participé activement à ce conflit dont l'issue semble leur échapper. En bref, l'explication émotionnelle de la défense de la population civile en Syrie que les Occidentaux agitent constamment peine à nous convaincre. La population civile yéménite, pour ne citer que celle-là, aurait-elle moins de raisons d'être défendue ?

Admettons néanmoins, puisque notre Président semble détenir des preuves de cette attaque chimique, qu'elle a bien eu lieu. Je l'ai dit : ce serait un crime, mais sans en diminuer la gravité, sans doute faudrait-il aussi requalifier toute cette guerre de criminelle. 500 000 morts et 14 millions de déplacés et réfugiés, un pays détruit et une population traumatisée, ce crime serait-il autorisé parce qu'il n'a pas franchi « notre » ligne rouge ? Et ensuite, en quoi le fait de bombarder la Syrie va-t-il résoudre quoi que ce soit ? Cela va-t-il aider la population syrienne ? Accélérer la fin de la guerre ? Diminuer les souffrances des Syriens ? On ne voit pas très bien comment ! Et si cette intervention passait outre une résolution des Nations Unies, nous rajouterions à cette destruction supplémentaire une nouvelle violation du droit international, ce qui a priori n'aiderait pas particulièrement à l'apaisement des tensions et à la résolution de cette crise.

S'il fallait un dernier argument, ce serait simplement l'extrême dangerosité du moment que nous traversons. On se retrouve maintenant avec les américains et les russes qui se font à face sur une poudrière extrêmement volatile et où la moindre étincelle nous conduirait sans aucun doute à une des pires crises internationales de ces dernières décennies. On va bombarder et après, on fait quoi ? Le moment est venu de discuter sérieusement et pas de se défouler sur Tweeter.

VA : Vous oeuvrez en Syrie à l'heure actuelle, quelle est la situation pour la population ?
MF : Depuis le début de la guerre en 2011, nous avons soutenu des projets d'aide humanitaire à hauteur de 22 millions d'euros, avec une nette augmentation de nos efforts à partir de 2013 puis davantage encore à partir de 2015. Le pays est ravagé et des portions entières du territoire seront à reconstruire. Que ce soit à Alep ou à Homs par exemple, une partie de ces villes est quasiment rasée. La vie a déjà repris et même la reconstruction mais il faudra beaucoup du temps et surtout des moyens financiers considérables. Il faudra aussi des moyens humains et sans le retour d'une partie significative des plus de cinq millions de réfugiés à l'étranger, on ne voit pas très bien qui pourra s'y atteler.

Il faudra aussi que les médecins reviennent ! Le demi-million de morts est sans doute fortement sous-évalué s'il fallait ajouter les victimes collatérales de ce conflit et notamment tous ceux qui n'ont pas pu être soignés à temps, faute d'accès à des hôpitaux (détruits), des médecins (absents) et des médicaments (sous embargo). En Irak, il s'était passé la même chose entre 1991 et 2003 avec un embargo anglo-américain qui avait directement fait au bas mot 500.000 victimes, en ne comptant que les enfants ! Les séquelles psychologiques au sein de la population nécessiteront également un accompagnement dans la durée.

Dessin d'enfant syrienCe qui rajoute sans doute à l'effroyable drame qu'endure la population syrienne, c'est le sentiment très largement partagé que cette guerre leur a été en grande partie imposée et qu'au final, il ne s'agit pas de leur guerre. Des rivalités politiques et des enjeux énergétiques majeurs ont opposé et opposent toujours un certain nombre de pays avec, pour schématiser, la péninsule arabique et les pays occidentaux d'un côté et de l'autre, l'Iran et la Russie. Or, cet affrontement a eu lieu à l'intersection des lignes de front et il apparaît que cette intersection, c'était la Syrie ! Mourir, c'est désagréable mais lorsqu'on paye pour les autres, ça devient franchement pénible.

Fin 2017, les nouvelles étaient plutôt bonnes et les Syriens commençaient à croire à la fin de cette épreuve mais leurs espoirs ont été partiellement douchés avec la reprise des bombardements sur Damas depuis l'enclave « rebelle » de la Ghouta. Cette nouvelle menace de bombardements occidentaux, au moment où la Ghouta est enfin libérée, pourrait presque les faire sourire si les conséquences n'en étaient pas si dramatiques.

VA : Vous appelez à la reconstruction du pays plutôt qu'à des bombardements. Comment la France pourrait-elle intervenir ?
MF : La France ne représente plus grand-chose aujourd'hui au Moyen-Orient, faute d'une crédibilité qu'elle a perdue en s'alignant servilement sur la stratégie américaine concernant la Syrie. Ce qui ressemble à une double allégeance à la fois américaine et saoudienne nous prive visiblement de toute marge de manoeuvre. Autrefois, et il n'y a pas si longtemps, la France était respectée pour son positionnement autonome et sa capacité souvent à servir de médiateur. Pourquoi ne pas retrouver cette stature ?

De fait, il faudrait un peu d'audace mais ce genre de défi pourrait parfaitement convenir à notre Président. Il faudrait permettre aux parties concernées de sortir de cette impasse par le haut, tout en étant inventif pour apaiser le contentieux iranien, sans doute le fin mot de l'histoire, la résurgence iranienne sur la scène orientale ayant en effet déstabilisé toute la région.

Pour le moment et au vu de son positionnement sur le dossier syrien depuis le début de la guerre, il est peu probable que la France soit invitée à concrètement reconstruire la Syrie mais une posture innovante qui faciliterait une baisse d'intensité de l'extrême tension actuelle serait sans doute appréciée de tous.

Source: Valeurs actuelles, propos recueillis par Charlotte d'Ornellas.

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